Ésotérisme
Sorcellerie et féminisme : une relation complexe et riche
La sorcière est devenue une figure féministe essentiel. Mais cette relation entre sorcellerie et féminisme est plus complexe qu'un simple symbole. Voici l'histoire de cette connexion et ses nuances contemporaines.
Depuis les années 1970, la figure de la sorcière s'est imposée comme l'un des symboles féministes les plus puissants. "Nous sommes les petites-filles des sorcières que vous n'avez pas pu brûler" est devenu un slogan repris dans d'innombrables manifestations et publications. Mais cette connexion entre sorcellerie et féminisme mérite un examen plus attentif que le slogan ne le laisse penser.
Les origines historiques de la connexion
La connexion moderne entre sorcellerie et féminisme a été forgée dans les années 1960-70, dans le contexte de la deuxième vague féministe. Le livre de Jules Michelet, « La Sorcière » (1862), avait déjà posé des bases idéologiques en présentant la sorcière médiévale comme une figure de résistance paysanne contre l'oppression de l'Église et de la noblesse. Cette lecture romantique et contestée a alimenté un imaginaire persistant.
L'organisation féministe WITCH (Women's International Terrorist Conspiracy from Hell) fondée en 1968 aux États-Unis avait adopté l'imagerie de la sorcière comme acte de provocation politique. Ces « sorcières » menaient des actions symboliques, lancer des sorts contre Wall Street, « maudire » des politiciens patriarcaux, mêlant théâtre politique et pratique magique.
Starhawk, dans « The Spiral Dance » (1979), a réalisé la synthèse la plus influente entre Wicca et féminisme. Sa proposition : la Wicca, en centrant une déesse comme figure divine principale, offre un cadre spirituel non patriarcal. Elle célèbre le corps, la sexualité féminine, la nature, la cyclicité, tout ce que le patriarcat a historiquement opprimé ou dévalorisé.
La sorcière comme figure de résistance
Le livre « Caliban and the Witch » (2004) de Silvia Federici a profondément influencé la pensée féministe contemporaine sur les chasses aux sorcières. Federici, historienne marxiste, analyse les procès de sorcellerie des 15e-17e siècles comme un instrument d'accumulation primitive du capital : une violence d'État pour contrôler les femmes, leurs corps et leurs savoirs médicinaux, et pour faciliter l'installation du capitalisme.
Dans cette lecture, les « sorcières » brûlées étaient des guérisseuses, des sages-femmes, des femmes qui contrôlaient leur fertilité, qui avaient des savoirs autonomes, et qui représentaient une menace pour l'ordre économique et patriarcal en train de s'installer.
Cette analyse est puissante et politiquement mobilisatrice. Elle mérite néanmoins d'être nuancée : les historiens de la chasse aux sorcières (Brian Levack, Robin Briggs, etc.) montrent que la réalité était plus complexe, les accusés n'étaient pas principalement des guérisseuses rebelles, les procès avaient des dynamiques locales variées, et les femmes elles-mêmes étaient souvent les principales accusatrices d'autres femmes.
La Wicca dianique et le féminisme radical
Zsuzsanna Budapest a fondé la tradition dianique dans les années 1970, une forme de Wicca explicitement féministe qui n'honore que la Déesse (sans Dieu masculin partenaire) et qui, dans sa forme originelle, n'était ouverte qu'aux femmes « nées femmes ».
La Wicca dianique a nourri des générations de femmes qui cherchaient une spiritualité non patriarcale. Mais ses positions exclusives ont créé des tensions importantes avec les courants wicca qui incluent les hommes et les personnes transgenres. Cette tension est toujours vive dans la communauté contemporaine.
Les tensions contemporaines
La relation entre sorcellerie et féminisme n'est pas sans friction dans la pratique actuelle.
L'inclusion des personnes trans : la Wicca traditionnelle repose sur une polarité féminin/masculin (Déesse et Dieu Cornu) souvent interprétée de façon binaire et cisgenre. Les courants inclusifs contemporains ont développé des théologies alternatives qui maintiennent la richesse du dualisme sans exclure les personnes non-binaires ou trans. Cette évolution est saine mais parfois douloureuse à négocier.
La commercialisation du féminisme sorcier : la « witch aesthetic » est devenue une marchandise. Des entreprises vendent des « kits de sorcière féministe », des bougies avec des slogans politiques, des cristaux « chargés » pour « l'empowerment ». Cette commercialisation dilue le sens politique et spirituel tout en enrichissant des entreprises.
L'appropriation de pratiques spécifiques : certaines formes de « sorcellerie féministe » empruntent librement à des traditions de peuples autochtones (smudge à la sauge, médecine chamanique) sans l'accord ou la reconnaissance des communautés d'origine. Cette appropriation est critiquée à juste titre.
Ce que la sorcellerie apporte au féminisme
Malgré ces tensions, la pratique ésotérique continue d'apporter quelque chose de précieux à certains courants féministes : un cadre symbolique et rituel pour célébrer le corps, la cyclicité, la connexion à la nature, la puissance féminine non définie par rapport au masculin.
Les rituels de la pratique wicca, honorer les phases de la lune, célébrer les cycles naturels, nommer des divinités féminines, offrent des expériences incarnées que le féminisme politique seul ne peut pas fournir. La spiritualité et la politique ne s'excluent pas.
Le livre de Mona Chollet « Sorcières » (2018) est cette synthèse contemporaine la plus accessible en français : une réflexion féministe sur la figure de la sorcière qui prend au sérieux la tradition ésotérique sans l'idéaliser.